Anémique depuis le transfert des activités de son port autonome, le quartier de la Joliette avait certainement besoin d’une réhabilitation. Mais le projet Euromed, entre fausses promesses et violences sociales, suscite la colère des habitants.

La Joliette, un mercredi matin. Les immeubles neufs brillent sous la pluie mais les rues sont toutes plus désertes les unes que les autres. Au bord de l’eau – et au milieu des chantiers – se trouve le fameux bâtiment des Docks, réhabilité depuis 2002 en un immense complexe de bureaux. En son sein, le centre d’informations d’Euroméditerranée, l’immense entreprise immobilière qui métamorphose le littoral marseillais depuis 20 ans. Le jour de notre visite, c’est Laurie qui nous accueille dans cette grande salle dont les murs recouverts de kakemonos explicatifs, les étagères enfouies sous les prospectus et une immense maquette de la Marseille de demain illustrent les projets : l’immense complexe multitâche d’Euromed Center, le centre commercial des Terrasses du port, l’Hôpital Ambroise Paré – Paul Desbief…
Elle est loin, l’époque glorieuse du port autonome, quand le quartier n’était habité que par des familles de navigateurs. Gisèle Gros-Coissy, déléguée à la Culture et au Contrat Urbain de la Cohésion Sociale à la mairie des 2e et 3e arrondissements, raconte comment la Joliette en est arrivée là : “Il y avait une grande dynamique commerciale et artisanale autour du port qui a été stoppée nette par le transfert des activités à la Fosse et à Arenc. La perte d’activité a été génératrice de chômage et de pauvreté. Le quartier a perdu ses forces vivres et s’est peu à peu dégradé. Aujourd’hui, le projet Euromed comporte à la fois de la réhabilitation, la construction de bâtiments publics et des projets structurants.”
Une mutation qui, malgré de belles ambitions – “la création d’un véritable quartier de vie au rayonnement international”, ne séduit pas les habitants du coin. Sur la place de la Joliette et dans les rues immédiatement adjacentes, on retrouve un peu de ce qui donnait à ce quartier son côté humain : ici, des commerces de proximités, quelques baraques et même un petit marché vivotent encore.
Au PMU de la rue Forbin, les habitués se remémorent leur jeunesse avec nostalgie. Le premier, “Appelez-moi Jacques”, est né ici, comme ses parents. Il parle d’un temps où “on laissait la porte ouverte”. Aujourd’hui, la criminalité a pris le pas, “on n’a même pas confiance en son voisin”. L’idée de réhabiliter le quartier lui plaît, mais “ça traîne en longueur” : “ça sera bien pour ceux qui le verront, peut-être dans 50 ans”. En attendant, “ils expulsent tout le monde et ils doublent les loyers”. “Une politique du rien”, conclut-il.
Expulsé, Mussa l’a été, de l’Avenue de la République quand les travaux ont commencé. Aujourd’hui, on l’a relogé tout à côté, pour 850 euros de loyer… alors que son budget mensuel total est de 1000 euros. Le projet Euromed, pour lui, c’est “plus de mal que de bien” : “Tout est refait, c’est bien – les bars, la Poste, le tram… – mais il n’y a rien pour nous…”.
Et puis “B.”, de la première lettre de son nom de famille, nous expose ses conclusions. Il habite la Joliette depuis 1987, date à partir de laquelle les loyers n’ont cessé d’augmenter, et fait la même remarque que ses camarades sur les beaux projets d’Euromed : “il n’y a pas assez de logements sociaux, et ils expulsent de plus en plus de personnes !”. Une situation que même Laurie avoue à demi-mots : “la première intention d’Euromed était économique”, le premier but “d’attirer des investisseurs privés”. Et en ce qui concerne les logements sociaux, “le minimum est de 20%… je pense qu’on s’y cantonnera”.
Contrairement aux belles promesses de l’entreprise – “Comme ce quartier ne veut pas se transformer en no man’s land à la fermeture des bureaux, on y construit aussi des logements, des hôtels, des commerces de proximité, des écoles…”, la Joliette est devenue un quartier d’affaires plus qu’un lieu de vie. Une conséquence que ressentent aussi les commerçants. Sylvie est pharmacienne depuis 12 ans. Elle se plaint d’une perte d’activité “par rapport aux gens qui n’habitent plus ici”. “Des petits commerçants, c’est simple, il n’y en a plus. Maintenant, ça ne sera que des grandes enseignes et des chaînes”. Les seuls qui subsistent sont les snacks et les petits restaurants, ouverts uniquement le midi pour sustenter les travailleurs du quartier, “le soir, tout est mort ici”.
Gisèle Gros-Coissy fustige elle aussi cette situation : elle critique un projet immobilier peu soucieux des habitants, “c’est loin d’être réjouissant : il y a une véritable fracture entre une population qui se paupérise et cette belle vitrine touristique et économique qu’on veut vous montrer. Il aurait fallu accompagner ces mutations avec des mesures adaptées.” Le verdict est sans appel : “on a dévitalisé ce quartier et, pour l’instant, on ne l’a remplacé par rien.”
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